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El condor pasa... | |
| dimanche 7 avril 2002 | ||
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Trois jours de tribulations en bus à travers les paysages désertiques de l’altiplano… Au bout du chemin, Arequipa m’attend telle une fenêtre en terre Inca où un grand oiseau d’acier m’enlèvera, destination Caracas. ![]() Sise au cœur d’une des régions les plus sauvages du Pérou, la ville blanche a été édifiée sur une terre de volcans actifs, creusée de canyons parmi les plus profonds du monde. Les habitants, dont les maisons sont construites en sillar, une pierre volcanique qui scintille sous l’astre de feu, disent que la Lune a oublié d’emporter la ville lorsqu’elle s’est séparée de la terre. ![]() Il fait encore nuit lorsque le bus me débarque à l’entrée de la ville de Juliaca. Bientôt l’aube naissante imprime une couleur parme au-dessus des toits. Groggy par cette nuit sans sommeil, je m’enfonce dans les rues désertes balayées par un vent glacial qui me cisaille les joues. ![]() Une altercation va vite me réchauffer le sang… Après avoir acheté un billet de bus, je découvre une supercherie et demande au vendeur de me rembourser. Pour toute réponse, le fraudeur me rit au nez ! Une dizaine de taxis vélos, alertés par le haussement de ton, forment bientôt un attroupement devant l’agence. A peine ont-ils compris les raisons de mon indignation qu’ils interpellent vivement cet individu goguenard, tout en m’expliquant tristement que ce n’est pas la première fois que ce « ladron » joue un tour à des clients. ![]() La population se plaint régulièrement de ses duperies qui restent pourtant impunies. Je vais bientôt comprendre pourquoi... Croyant l’intimider, le policier attrape l’énergumène au collet mais l’homme redouble de hargne, lui signifiant sèchement que la police n’a rien à voir dans cette affaire. ![]() Un des taxis vélos ayant alerté la police, je réalise vite que l’homme en uniforme n’a aucun pouvoir sur cet insolent, qui semble à peine lui prêter attention. Le policier paraît de plus en plus embarrassé de se faire rabrouer ainsi en public. Je mets fin à son supplice en lui déclarant que je préfère en rester là. Un coup à l’horloge et je file… il me reste quelques minutes avant le départ du bus adéquat, pour lequel je viens de m’expliquer vertement en public. ![]() La compagnie m’affirme que la ligne passe par le village de Chivay. Le bus se met en branle pour cinq heures trépidantes sur une route défoncée. Alors que j’appréhende par la fenêtre un petit poste de police perdu au bord de la route, le chauffeur stoppe et s’agite dans ma direction. Les passagers me traduisent ses gesticulations par une invitation à descendre. Interloquée, je regarde incrédule ce croisement de routes où l’on entend me déposer. Le chauffeur m’explique que je dois héler un autre bus pour atteindre Chivay en une heure car il ne fait pas le détour. Allez oust ! ![]() Le bus s’éloigne dans un nuage de fumée et je considère avec amusement ce débarquement forcé au beau milieu de l’altiplano. Bizarrement une immense joie m’envahit devant le spectacle fabuleux et démesuré de ce désert aride sur l’horizon duquel se détache un des nombreux volcans qui habitent la région. ![]() J’engage la conversation avec le policier esseulé, qui redouble de gentillesses tant il n’en revient pas de recevoir une visite insolite en ces lieux perdus. Il m’explique que les routes sont redevenues sûres depuis que les disciples du Sentier Lumineux ne font plus parler d’eux. ![]() Les heures s’égrènent… malgré toute la sympathie que me témoigne mon nouveau compagnon, je commence à trouver le temps long. Les rares mini-bus qui passent sont des tours privés qui se refusent catégoriquement à prendre un passager clandestin… Je me vois passer la nuit sous un ciel d’étoiles infini, transie par le vent taquin qui coure sur ces hautes terres dénuées d’obstacles. ![]() Soudain un 4x4 se détache sur l’horizon. Il s’approche à vive allure du poste d’observation. Je bondis dans une course effrénée jusqu’à la route et me jette presque sous ses roues. En quelques mots, mêlés d’anglais et d’espagnol, je raconte mon infortune au conducteur. Mes interlocuteurs détectent rapidement une pointe d’accent français. Daniel m’invite à rejoindre son équipée qu’il emmène crécher au Colca Lodge, un complexe hôtelier qui lui appartient. Je fait donc connaissance avec son ami médecin et un couple franco-péruvien, Raphaël étant venu rendre visite à la pétillante Emily, qui habite Lima. ![]() ![]() Les deux amoureux se sont rencontrés à Paris et les millier de milles qui les séparaient n’ont pas suffi à les décourager. La générosité de Daniel et son amitié pour le père d’Emilie l’ont conduit à organiser cette virée dans le canyon du Colca. Cette équipe sympathique m’adopte en toute simplicité et Daniel me fait vite comprendre que je descendrais avec eux demain sur Arequipa. En attendant, quelques surprises m’attendent… ![]() Une petite française qui se ballade seule avec un ordinateur au beau milieu des hautes terres, cela demande quelques explications ! Mes hôtes s’interrogent sur la drôle de voyageuse qu’ils ont embarqués à bord. Je leur raconte alors l’histoire des Crayons de Couleur et comme une belle histoire en appelle une autre, Daniel me conte l’aventure des Crèches d’Arequipa. Une association bretonne à Arequipa, il y a une histoire d’amour derrière tout cela… mais laquelle ? Celle de Daniel justement ! Annie, la femme qu’il a épousé, est bretonne. Lorsqu’elle s’installe au Pérou, elle est frappée par la misère des mères célibataires qui travaillent dans les rues de la ville. A la nuit tombée, elles rejoignent les habitations précaires des bidonvilles où des enfants, livrés à eux-mêmes, les attendent. ![]() Elle ouvre alors un local, qu’elle meuble en dépouillant les maisons de sa belle-famille ! Inutile de protester puisque sa belle-mère se met bientôt de son côté. Ce que femme veut… C’est le début d’une belle histoire qui sera baptisée les Crèches d’Arequipa. Après ma rencontre avec Jolanda, je commence à croire que le Pérou est le pays des contes de fée. J’ai très envie d’aller rendre visite à l’association dès mon arrivée et je demande à Daniel de m’indiquer l’adresse du Centre. C’est décidé, dès demain, j’y serais ! ![]() La descente vers le canyon, qui atteint jusqu’à 3 400 m de profondeur, est époustouflante. Notre route est parsemée de petits villages paisibles qui offrent des haltes délicieuses, sous le regard amusé des femmes en costume traditionnel. Nous admirons leurs vestes ornées de splendides broderies et les chapeaux aux couleurs vives caractéristiques de la région. ![]() ![]() Le Colca Lodge est sans doute l’endroit le plus luxueux où il me sera donné de crécher cette année... La conscience aiguë que j’ai de la chose décuple mon sentiment de joie, teinté de reconnaissance. Dormir dans un lit douillet, se délasser sous une douche chaude, admirer la propreté impeccable des lieux… un luxe pour une voyageuse au long cour ! ![]() Déjà au faîte de l’excitation, j’ouvre des yeux ronds comme des soucoupes lorsque Daniel nous invite à barboter dans les sources chaudes qui coulent en contre bas du complexe hôtelier. Nous nous retrouvons donc au cœur du canyon pour une immersion prolongée dans ces bassins d’eau sulfureuse. Un véritable bain de jouvence dans un panorama surnaturel. Quel régal pour le corps et les yeux ! ![]() Le dîner succulent, servi devant un feu de cheminé, est l’occasion de se délecter de quelques anecdotes sur la construction de l’hôtel. Daniel nous raconte comment il a été embarqué d’office par ses ouvriers alors qu’il souffrait d’une violente migraine. Le voyant cloué au lit, à demi conscient, les villageois qui participent à l’édification du complexe sont pris d’inquiétude. Ils l’installent sur une civière et l’emmènent à son insu jusqu’à leur village, perché en haut du canyon. ![]() Lorsqu’il reprend conscience, le conseil du village se réunit autour de lui pour lui demander de choisir une femme parmi les leurs. Devant la surprise que Daniel affiche, ils lui expliquent qu’il n’est pas étonnant que sa santé soit au plus mal. Il vit tout seul en bas, depuis des semaines, sans une seule femme pour prendre soin de lui ! ![]() Nous apprenons également avec surprise que le barman qui nous a servi courtoisement tout à l’heure a fait parti pendant plusieurs années d’un groupe révolutionnaire du Sentier Lumineux. Il est sorti de l’organisation lorsque Daniel lui a offert un travail au sein de l’hôtel. ![]() Après avoir été priés de sauter du lit à l’aube, nous sommes expédiés dans les bras de Morphée. Les majestueux condors, qui planent chaque matin au cœur du Canyon, sont des lèves-tôt qui s’éclipsent bien avant que le soleil est atteint le zénith. Et tant pis pour les retardataires ! ![]() « Enfant du soleil, tu parcours la terre, le ciel, à bord du grand condor, tu recherches les cités d’or… ». L’oiseau mythique, enflamme mon imagination depuis qu’il m’est apparu aux côtés d’Esteban, Tao et Zia, héros des Mystérieuses Cités d’or. ![]() Perchés sur un des versant surplombant le fleuve, 1200 m plus bas, nous admirons ces êtres impérieux qui s’élèvent en cercles réguliers vers le ciel. Je manque de tomber à la renverse quand l’un d’eux atteint notre promontoire pour passer à moins de deux mètres au-dessus de nos têtes. ![]() De la Cruz del Condor à Arequipa les paysages lunaires et énigmatiques défilent. La voiture sillonne ces pistes qui courent sur le toit du Pérou, à plus de 4 000 mètres d’altitude. Vigognes, alpagas et lamas dessinent des étendues de laine blanche, noire ou chocolat sur les plateaux arides qui s’étirent entre les cimes enneigées. Point culminant, l’Ampato (6 380 m) apparaît en toile de fond de ces images sublimes. ![]() La traversée de ces terres sauvages va durer plusieurs heures, jusqu’à notre entrée dans la ville d’Arequipa. On la devine proche à la vue du volcan El Misti, dont le cône coiffé de neige s’élève majestueusement derrière la cathédrale de la Place des Armes. Je glisse dans ma poche l’adresse des Crêches d’Arequipa, avant de rendre un modeste hommage à la gentillesse de Daniel et de ses deux protégés. ![]() |
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