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Du lac Titicaca à la terre des Incas
jeudi 14 mars 2002

Ultime étape pour rallier Cusco, où m’attendent les enfants du Village SOS, la route entre La Paz et Copacabana, village bolivien accroché aux rives du lac Titicaca. Je grimpe dans un bus bondé qui me plonge immédiatement dans les images mythiques de la Terre des Incas.

Les indiennes, en ponchos, ont noué sur leur dos un tissu multicolore qui transporte les denrées qu’elles vont vendre au marché. Certaines portent un chapeau melon dont la couleur sobre tranche avec la vivacité de leur manteau.

Les trois ou quatre jupes, qu’elles empilent les unes sur les autres, leur donnent des airs de matriochka andines. Assise au premier rang, je me tords le cou pour admirer ces petites poupées qui égayent de ci de là les deux rangées de sièges déplumés du mini-bus.

Le bus s’arrête sur les rives du lac et certains passagers descendent. Alors que je m'apprête à demander où nous sommes, une jeune-femme m’explique dans un français impeccable que nous allons prendre un bateau pour remonter sur l’autre rive.

Depuis qu’un car a coulé, un mois auparavant, faisant quatre noyés, les passagers ne sont plus autorisés a rester dans le bus lors de la traversée. Mon indic, Vonny, est française et son nom malgache est le compromis que son père, kabyle, et sa mère française ont adopté à sa naissance.

Lors d’une traversée de l’Amérique Latine, effectuée avec deux amies en 98, elle a rencontré un péruvien, Manolo… Ils ne se sont plus jamais quittés. Quatre années de voyage à travers l’Amérique du Sud, des milliers de kilomètres parcourus et un mariage entre deux pays.

Nos deux amoureux vivent des pièces d’artisanat qu’ils confectionnent et vendent sur les marchés, suivant les mouvements des voyageurs au gré des saisons. Ils sont jeunes, un peu révoltés, surtout elle, et ils avancent dans la vie en protégeant leur trésor : la liberté.

Ils se baladent les poches trouées, le cœur léger et se chauffent l’âme au soleil, sur le pavé des petits villages. Quand ils n’ont plus un sou, ils gagnent leur soupe en échange d’un collier ou d’un bracelet que les vieilles mamitas acceptent volontiers.

Ils m’embarquent avec eux chez un vieil ami, qui nous accueille une bouteille de rhum à la main. Nous partageons un plat de spaghettis, emmitouflés dans de grosses couvertures pour parer au froid qui s’engouffre vigoureusement dans la pièce.

A la lumière d’une ampoule défaillante, cette soirée magique est éclairée par nos rêves les plus fous et par leur désir de vivre autrement. Ils préfèrent rester capitaines d’une coque de noix, plutôt que d’être les mousses d’un grand pavillon.

La bataille pour conquérir la barre du beau pavillon n’est pas la leur et puis ils n’ont pas le temps… Ils ont juste le temps d’admirer les montagnes, l’océan qui scintille tout autour de leur terrain de jeu… le temps de fermer les yeux au soleil, celui de s’aimer et de partager leurs rêves avec des gens de passage, comme moi.

Attirée par leur idéal, le vieux chêne qui sommeille en moi se réveille pourtant. N’ont-ils n’ont pas peur de se perdre dans cette intransigeante quête de la liberté ? Manolo connaît le prix à payer pour aller au bout de la liberté mais il craint d’avantage le poids des chaînes sur ses pieds.

Il dit qu’il préfère perdre certains combats en poursuivant son idéal plutôt que d’être vaincu sans même savoir pourquoi il se bat. Peut-être était-ce à cause de l’espagnol… mais j’ai dû lui demander de répéter sa phrase !

Cette liberté quasi absolue fait envie bien sûr mais Manolo et Vonny rêvent d’avoir un enfant et leur vie de nomades n’est pas idéale pour un bout de chou. Aujourd’hui ils sont prêts à sacrifier cette existence sans barricades, pour faire une place à ce bébé tant désiré.

Depuis quelques mois, ils chinent sur les marchés à la recherche de vestes, de ponchos et de divers textiles faits main. Ils vont tenter leur chance en France à partir du mois d’avril. Si vous les croisez, n’hésitez pas à sponsoriser l’arrivée du futur bébé !

Après les avoir écouté, je leur parle des rencontres magiques avec les enfants conteurs des Crayons de Couleur. Quelle meilleure assurance qu’un enfant pour toujours regarder le monde avec innocence et enthousiasme ?

Je suis sure qu’une fois l’enfant venu, ils trouveront un autre sens à leur vie à travers les yeux de ce petit homme. J’ai croisé tant de regards pétillants ces derniers mois, j’ai vu tant de joie et d’espoir dans ces yeux qui embrassent la vie et les autres avec autant de malice que d’amour.

Nous nous endormons l’esprit baigné par tous ces rêves à conquérir et par tant de bonheur à construire. Pour eux, le prochain arrêt sur la route de la félicité sera un enfant à aimer. Pour moi, la prochaine étape est toute proche finalement.

Seule différence, ce n’est pas un mais une centaine d’enfants qui m’attendent au Village d’Enfants SOS de Cusco. Après cinq ateliers, je sais déjà qu’un immense bonheur et des émotions fortes seront au rendez-vous.

Le bus quotidien qui traverse la frontière entre la Bolivie et le Pérou ne part pas avant 13h30. Levée avec le soleil, n’ayant toujours pas de montre, j’étais prête à partir à l’aube. Je n’ai plus qu’à tuer le temps en flânant dans les ruelles de mon petit village bolivien, pendant que Manolo et Vonny installent leur artisanat sur un coin de trottoir.

Dimanche est jour de marché à Copacabana et les indiennes sont venues de tous les villages alentours pour vendre fruits, légumes mais aussi produits textiles. Elles installent leur natte le long des rues dès le levé du soleil.

Assises par terre, emmitouflées dans leurs ponchos qui les préservent de la rudesse du climat, elles bavardent entre elles. Parfois elles partent d’un grand éclat de rire et je regrette de ne pouvoir saisir un mot d’aymara ou de queychua.

Les pastels au poulet et au fromage sont un régal et valent à peine 15 centimes (de Frs) l’unité. Je découvre différentes spécialités d’un étalage à l’autre, jusqu’au moment où j’aperçois avec étonnement d’énormes sacs remplis de pop-corn.

Les grains de maïs sont énormes et n’ont rien à envier à ceux que l’on trouve à l’entrée de nos salles de ciné ! Les graines blanches éclatées sont - avec un peu d’imagination…- semblables à un oiseau qui déplie ses ailes. C’est pourquoi les indiennes, installées derrière les grands sacs de toile, crient sur votre passage : « paaalomas (oiseaux)… paaalomas de maïs ! ».

Je m’aventure dans une rue quelque peu déserte, un sachet de pop-corn à la main. Soudain une voix m’interpelle du haut d’un toit. Sixto s’inquiète de savoir si mon goûter est sucré. « Ca dépend des grains. Il faut avoir de la chance ! » Ses enfants, intrigués, rappliquent au balcon, et la petite famille m’invite bientôt à prendre un verre de maté.

Ravie, je grimpe les marches quatre à quatre et me retrouve bientôt assaillie de questions sur mon voyage. J’ai pourtant moi-même tant de choses à leur demander. Je réponds à toutes leurs question et lorsque mon heure arrive, Sixto me parle de sa paisible existence sur les bords du Titicaca.

Copacabana vit une seconde jeunesse depuis que les voyageurs ont vu en elle une charmante étape au passage de la frontière entre Pérou et Bolivie. Sans être envahi, le village s’anime de la visite éphémère de ces itinérants. Ils en profitent pour passer une nuit sur l’isla del Sol où ils se rendent en pèlerinage au temple où le grand Manco Capac serait apparut pour la première fois.

Marie-Eve Coulomb

 

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