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L'héritage culturel des Indiens d'Amérique Latine
mardi 2 avril 2002

Les Indiens autochtones constituent la majeure partie de la population dans quatre pays de l'Amérique latine : au Pérou (Incas), en Equateur (Incas), en Bolivie (Incas) et au Guatemala (Mayas). De fortes minorités vivent au Mexique (Mayas et Aztèques) et au Chili (Incas).

Aux Etats-Unis et au Canada, les Indiens autochtones ont été pratiquement exterminés.

L'apport des cultures indiennes a été systématiquement nié et détruit par les conquistadores espagnols, aux 16è et 17è siècles.

C'est seulement au XXè siècle, avec les pionniers de la "renaissance indienne" (l'Indien maya-quitché Adrian Chavez et l'Indien aymara - des Incas de Bolivie - Fausto Reynaga) que fut exhumé le riche héritage humain des grandes cultures de l'Amérique "préhispanique".

Les Indiens d'hier et d'aujourd'hui sont les héritiers de hautes civilisations, notamment celles des Incas, des Mayas, des Aztèques, qui, avant le massacre systématique perpétré par les Occidentaux au XVIè et au XVIIè siècle, étaient à la pointe de la technique en ce qui concerne l'hydraulique et l'irrigation, l'agronomie avec la rotation des cultures et la sélection des animaux d'élevage, l'architecture, la médecine, l'astronomie, les mathématiques, et professaient de grandes religions. Cet héritage culturel leur a permis de résister à cinq siècles de colonialisme sauvage.

Pour comprendre les problèmes actuels de l'Amérique latine, il faut abandonner le préjugé occidental selon lequel, par exemple, le Pérou ne commence à exister que lorsque l'Européen le "découvre"... La Chine existait avant Marco Polo...

Lorsque l'Indien maya-quitché Adrian Chavez a traduit le livre sacré de ses ancêtres mayas le Pop Vu (appelé Popol Vuh en Occident), c'est-à-dire le Livre des événements, qui n'est pas une simple "chronique", mais qui condense les grandes étapes de la civilisation indienne, il a donné le fil conducteur pour comprendre cette haute culture.

Fausto Reynaga, Indien Aymara, a résumé l'âme de cette culture :

"Le premier enseignement que les parents, avant toute école, transmettaient à l'enfant était celui-ci : tu vois cet enfant qui est en face de toi ? Pense que ses yeux sont comme les tiens, et que lui aussi te regarde ; c'est comme si c'était toi avec un autre visage (...) Plus tard, devant le champ de maïs, ils lui disaient : regarde la petite plante de maïs qui commence à pousser grâce à la pluie et à la lumière du soleil. Tu dois savoir que la pluie, le soleil, l'air et la terre travaillent tous ensemble pour aider la petite plante à grandir. Tous les êtres du monde travaillent en collaboration. Or, pense que tu te nourris de maïs et donc qu'il y a en toi quelque chose que t'ont donné la pluie, le soleil, l'air et la terre, que tu es né de leur fécondation, qu'elles constituent ta substance même ! On lui enseignait ensuite des idées supérieures pour le conduire jusqu'au désir cosmique qui devait l'inciter à apprendre, à chercher, à agir collectivement dans le tout de la croissance de l'univers. De cette éducation naquirent des astronomes, parmi les plus grands de l'humanité, des mathématiciens qui inventèrent, avec le zéro, les lois des progressions numériques, cette invention qui rendit possible tous les calculs (...) Tels sont les fondements de la conscience de l'homme pré-américain. Le Bien, c'est de nous acheminer tous ensemble vers un plus être, avec la joie profonde d'aider au cheminement de tous. Tel est l'enseignement cosmique du Popol Vuh."

Pour l'Indien, l'homme occidental, isolé du cosmos, saccage la nature ; isolé de l'autre homme et de la communauté, il engendre les deux grands fléaux de l'Histoire : la propriété privée et la guerre. (On peut songer au Discours sur l'origine des inégalités de J.J. Rousseau, philosophe du 18è siècle)...

La vision indienne fondamentale est donc la suivante : l'homme est solidaire de l'univers, et tous les êtres ne forment qu'une seule communauté. " Chaque être doit vivre, par nature et librement, de manière cosmique et communautaire".

Chez les Incas, par exemple, la vision du monde est religieuse : la divinité suprême est pour eux féminine... Pachamama - en fait la Nature - est toute chose et mère de toute chose... Tout ce qui existe dans l'immensité de l'espace fait partie d'elle et provient d'elle.

A la différence de l'Occidental qui cherche à ravir les richesses de la nature et à en tirer profit, l'Indien n'est pas en lutte contre la nature : il vit en harmonie avec elle. " Les Incas considéraient que la nature, qui n'est autre que la divine Pachamama, non seulement nous donne la vie, mais nous protège, nous permet de nous développer, veille sur nous. Elle s'attriste quand nous transgressons ses lois (...) La maladie est une rupture avec l'ordre de la nature." ( Textes indiens publiés par le centre Croissance des Jeunes Nations et l'Université catholique, document n° 23 : Paroles du mouvement de libération indienne, avril-juin 1968. )

A propos des édifices de Machupicchu ou d'Ollantaytampy : " Les Incas pensaient que la vie habite les oiseaux, les plantes, les animaux, les montagnes, les rochers. C'est pourquoi ils taillèrent les pierres avec les pierres pour ne pas les blesser ; c'est pourquoi il élevèrent les murs en pierres si parfaitement travaillées qu'elles jouxtent les unes avec les autres et qu'elles se soutiennent mutuellement. Ils firent cela avec amour car il faut aimer les pierres comme on aime ses parents, ses frères, sa communauté. L'Occidental a perdu cette sorte d'amour... c'est pourquoi il ne parvient pas à comprendre ces monuments... Il n'a pas d'amour pour les pierres comme nous les Indiens." ( Textes indiens publiés par le centre Croissance des Jeunes Nations et l'Université catholique, document n° 23 : Paroles du mouvement de libération indienne, avril-juin 1968. )

De même les Indiens ne considérèrent jamais les métaux précieux comme un moyen d'accumuler des richesses. Pour eux, l'or, l'argent étaient des métaux propres à l'expression plastique, que Pachamama leur offrait de ses entrailles pour qu'ils exaltent toutes les manifestations du beau existant au sein de l'harmonie universelle, alors que les barbares conquistadores fondirent en lingots la plupart de ces oeuvres artistiques.

La spiritualité indienne se caractérise donc par une vision unitaire, intégrative, communautaire de la vie : pour les Incas, le monde est un tout naturellement harmonieux, peuplé de gens apparentés entre eux puisque tous nés de la même mère, Pachamama. Loin de nous opposer à la nature, le travail nous identifie à elle tout comme il nous permet de vivre pleinement. D'ailleurs, pour ces mêmes Incas, le travail n'était ni malédiction ni châtiment mais joie de vivre. Dans le travail, ils s'éduquaient, renforçaient leurs liens mutuels, et, par là même, se reliaient à Pachamama. Leurs plus belles fêtes, leurs chants et leurs danses étaient reliées à leur travail. Pour eux, "gouverner signifiait faire que tout le monde travaille dans la joie." L'Occident, par contre, a apporté à l'Indien d'Amérique le travail forcé, le chômage et la misère...

A partir de cette conception du travail, pour les Incas, l'organisation économique est ordonnée à l'organisation sociale, alors qu'en Occident, sous tous les régimes, esclavagiste, féodal, capitaliste ou socialiste, l'organisation sociale a été subordonnée à l'économie : ces systèmes occidentaux ne répondent pas aux besoins réels d'un peuple et de son harmonie sociale, mais aux exigences de la production économique et du profit...

Du point de vue politique, la société inca est composée de communautés ( ayllus ) qui se gouvernent d'elles-mêmes. Unité sociale de base, à la fois centre de production et d'éducation ... : le chef est élu par des conseils de sages et des assemblées communales... La femme y est l'égale de l'homme... D'aucuns voient là une forme ancienne de "socialisme" qui, en Amérique latine, ne serait donc pas un produit d'importation mais aurait des racines profondes dans les grandes civilisations bien antérieures aux "grandes invasions" de l'Occident au XVIè siècle...

Le christianisme, quant à lui, n'est pas non plus arrivé chez les Incas du Pérou, chez les Mayas et les Aztèques du Mexique, dans un vide spirituel...

Marie-Eve Coulomb

 

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