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Dans ma rue, à Phnom Penh, il y a… | |
| dimanche 21 juillet 2002 | ||
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Dans ma rue, à Phnom Penh, il y a trois bonhommes très attachants. Je les ai rencontrés tour à tour, en coulisse de l’atelier d’écriture, lors de mon séjour prolongé dans la capitale cambodgienne. ![]() Le premier monsieur est connu dans tout le voisinage comme le mari de la blanchisseuse, c’est à dire quelque chose de superflu, un des attributs de cette femme sublime, qui mesure une tête de plus que lui. La belle connaît mille stratagèmes pour se mettre en valeur avec des petits riens. Délicatement fardée du bout des cils aux coins de ses lèvres charnues, elle rehausse, d’un trait léger, ses yeux amendes sertis d’un regard charbon noir. Des tissus de soie vive dévoilent avec parcimonie le teint blême de cette beauté de porcelaine. Pourtant, la blancheur en elle a de l’éclat tant on devine une personnalité débordante de vie et délicieusement insolente. Gare aux clichés : ce délicat grain de lait dissimule un humour piquant qui décoche des flèches en plein cœur. L’égérie du quartier de Boeng Kak est belle mais ne se tait pas ! ![]() Ce premier monsieur, enrobé et jovial, est plutôt fier de sa conquête et il ne se lasse pas des inévitables compliments de visiteurs qui se pâment avec retenue, devant son épouse. Depuis 10 ans, ce bien-heureux récolte l’admiration à la ronde, avec une satisfaction gourmande. Les mâles bombent le torse dans une sorte de jubilation identificatrice car « décidément, on est des sacrés lascars, nous les hommes ! ». Afin de se persuader qu’eux-mêmes auraient su conquérir cette beauté, ils tentent d’établir une complicité avec le mari et de faire de lui un ami, ne serait-ce que pour un instant. Les femmes, elles, nagent en pleine confusion se demandant si avec un tel physique, elles auraient épousé ce gars-là et presque compatissante, elles se rappellent que l’amour fait tourner bien des têtes et fait des ravages dans un cœur de femme. ![]() Comme d’autres avant moi, j’ai d’abord laissé paraître l’éblouissement, puis la surprise en découvrant ce couple des plus dépareillés. Le ravissement spontané fait place à une incrédulité dissimulée avec plus ou moins de talent. Plus la consternation est grande, plus notre homme jubile, laissant aux autres le loisir de lui attribuer des ressources cachées, qui éclaireraient toute l’affaire. Les yeux rieurs de notre ami brillent de malice, et comme un enfant qui aurait réussi un sacré coup, ils semblent vous dire « alors les gars, ça vous en bouche un coin ! ». ![]() Le deuxième monsieur sympathique est le seul à ne pas avoir oublié ses leçons de français. Il règne souvent une joyeuse effervescence dans sa petite épicerie aux étagères débordant de marchandises en désordre. Sa fille bien-aimée se marie aujourd’hui, lundi, avec un Suisse, joli garçon, que le papa fiérot m’exhibe en photo. La famille de la mariée ne se rend pas à la noce en Europe mais qu’importe, mon ami est tellement heureux. Un prince charmant au sourire enchanteur lui a volé sa belle enfant, l’emportant par delà les mers, dans un pays de cocagne. Décidément, cette rue rend les amours heureux ! ![]() Comme le premier monsieur, dont on découvrait par là-même l’union avec Vénus, tous les commerçants du quartier placardent des clichés de leur tribu sur un pan de mur. Les visages, à l’air emprunté, sourient au photographe et le photographe… c’est vous. ![]() Seul Veasna Yim a laissé ses murs vierges… ce qui finalement ne le différencie pas des autres car ce vide est ce qu’il ressent envers ceux qu’il aime. Sur les dix membres de la famille, seuls trois des enfants ont survécu au génocide. A l’arrivée des Khmers rouges, la famille Yim quitte précipitamment Phnom Penh pour rejoindre le camp de travail qui leur a été attribué dans une province du nord. A la sortie de la ville, le père de Veasna, habillé en civil pour dissimuler son statut de colonel, est désigné du doigt par un homme qui scrute la foule, debout aux côtés d’un groupe de révolutionnaires. Immédiatement arrêté, il est fusillé sur le bord de la route. Sa maman, qui porte Veasna dans les bras, lui dit de ne pas regarder mais le petit garçon, effrayé, ne peut quitter son père des yeux. ![]() Traumatisée par cette exécution sommaire, la famille prend le chemin de l’exode pour rejoindre les camps de travail mis en place dans les campagnes. Il était très difficile d’y survivre. Deux cent grammes de riz par personne pour une journée de travail interminable, qui ne laisse pas plus de 3 à 5 heures de sommeil par nuit. La mère de Veasna et cinq de ses frères et sœurs n’en reviendront pas. Envoyé dans un camp de rééducation pour enfants, il survit en mangeant de l’herbe, des limaces, des sauterelles et tout ce qu’il trouve dans la terre. ![]() Lorsqu’il rentre à Phnom Penh, il retrouve une sœur et un frère. Puis un jour, il voit la photo sans couleurs de son aîné, perdue parmi les milliers de visages qui couvrent les murs du centre de torture de Tuol Sleng. Ce grand frère, si courageux, si fort à ses yeux… qu’avait-on inventé pour lui faire subir tant de souffrances ? Veasna pense souvent à lui car il a l’impression que même après la mort, son frère n’a pas trouvé la paix. ![]() Veasna avait à peine 10 ans lorsque son pays est tombé aux mains des Khmers rouges… Il est donc mon aîné d’autant d’années. Je réprime ma stupeur. Les asiatiques faisant beaucoup plus jeune que leur âge, cette homme de 35 ans semble être à l’aube de cette période de la vie qu’on n’ose plus appeler « troisième âge ». Il semble que sa peine infinie a terni prématurément en lui l’éclat de la jeunesse. ![]() ![]() Veasna a tenté de trouver un travail mais ayant consacré ses années d’études à la construction de digues, les centaines de lettres qu’il a envoyées sont restées sans réponse. Par chance, il a pu ouvrir une minuscule échoppe dans cette rue animée, où il a peint en bleu l’écriteau « Sandwichs baguette » sur un présentoir vitré. Il vit là avec sa sœur qui l’aide à préparer de délicieux snacks tarifés une moitié d’euro l’unité. Le pain croustillant, hérité des Français, a valu son surnom de Monsieur Baguette à Veasna. Une simple table et trois chaises accueillent nos conversations tardives où j’essaie de les faire rire en leur cédant une part de ce trop plein de vie qui m’anime. ![]() Comment redonner goût à la vie à ces deux êtres au sourire triste et doux ? Les blessures du passé sont profondes, taillées à vif dans des cœurs d’enfants. En vérité, bien qu’il soit assez bavard, Veasna semble habiter un autre monde. Il ne peut pas regarder, sentir, toucher car il n’a jamais cessé de vivre auprès des siens. Il court dans la grande maison de Phnom Penh. Ce père, qu’il admire beaucoup, n’est pas inaccessible tant il se laisse attendrir depuis toujours par son plus jeune enfant. Seule sa maman le réprimande quand elle ne cède pas au rire devant ses pitreries. Chahutés par ce petit trublion, ses frères et sœurs l’adorent et en ont fait leur mascotte. Ces compagnons de jeux inoubliables seront fauchés en pleine adolescence par la folie des hommes. Alors reviens cette interrogation… pourquoi ? ![]() Comment peut-on développer une idéologie si destructrice capable d’anéantir tout un pays ? Le Cambodge n’a pas seulement perdu ses enfants, des hommes et des femmes capables de transmettre des connaissances, un savoir, les trésors de la culture khmer, il a aussi perdu la mémoire et une partie de son patrimoine. Ce n’est pas la première fois qu’un cambodgien me pose cette terrible question. Lors d’une conversation, le directeur de l’école ouverte au sein de PSE m’avait déjà soufflé ce mot, « pourquoi ». Devant un drame si absurde, on reste abasourdi, consterné, alors comment ne pas être tourmenté par cette question lorsque votre propre vie a volé en éclat, emportant les êtres aimés pour toujours. ![]() « Pourquoi ? » Parce que les hommes rejettent parfois jusqu’à la mort une différence, qu’elle soit d’opinion, de religion, culturelle, de couleur de peau… Parce que cette différence dérange, parce qu’on la rend responsable de tous les maux de la Terre, il faut l’anéantir, la faire disparaître et imposer ses croyances, ses idées, sa vérité. Accepter, respecter et même apprendre à aimer la différence, ce n’est pas toujours facile, il est vrai. Mais on peut s’entraîner tout près de chez soi, sur son propre pallier, dans sa propre famille parfois. « Et tu verras. La vie est quand même belle… » ![]() « Cambodge, année zéro », écrit par François Ponchaud, tente de nous éclairer sur le programme politique le plus radical du siècle. Ce remarquable document éclaire notamment sur les raisons pour lesquelles la communauté internationale et même la France, liée au Cambodge depuis le protectorat, ne sont pas intervenus lors du génocide. |
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