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Blanche Neige et les 7 pick-up !
samedi 4 mai 2002

A mon grand-père, Pierre.

Une expédition à bout de pouce dans les hautes terres du Guatemala n’est pas de tout repos. Pistes défoncées mais paysages superbes et à chaque pick-up qui vous prend à bord, une rencontre insolite agrémentée d’une bonne couche de poussière, blanche comme neige.

Partie de Huehuetenango, aux pieds de la Sierra de los Cuchumatanes, la chaîne de montagnes la plus haute d’Amérique centrale, je prends le dernier bus pour Aguacatan. Peu de temps avant l’arrivée, le bus est immobilisé pendant 20 minutes par une procession qui porte un homme en terre. La marche solennelle contourne notre véhicule dans un silence recueilli qui contrastes avec le rouge lumineux porté par les femmes. Depuis le début de mon périple, c’est la première fois que j’assiste à une cérémonie funèbre.

Si j’avais voulu y voir un signe, j’aurais sans doute pensé à mon grand-père que je sais très malade à Paris... Comme je souhaite rejoindre, dès ce soir, le village de Sacapulas, à mi chemin sur la route de Coban, je consulte ma montre qui indique 16h20. Ce n’est que le lendemain que j’apprendrai le décès de mon grand-père adoré. Il s’est éteint à Paris, au moment où ma course s’est arrêtée, suspendue par le dernier hommage rendu à un vieil homme.

Nous repartons finalement mais bientôt le conducteur se dévisse la tête et m’interpelle pour me faire descendre. Croyant que le bus n’irait pas plus loin mais voyant qu’une douzaine de personnes restent à bord, je reste hésitante, courbant l’échine pour jeter un œil par la vitre. Comme le brave homme ne comprend rien à mon manège, je lui explique que je veux continuer avec ces gens, espérant effectuer le plus long trajet possible, avant la tombée de la nuit. Eclat de rire général dans le bus quand un papi traduit ma requête à l’assistance !

Il m’explique alors que les passagers habitent tous le même village à 40 km sur la route qui bifurque vers le nord. Il ajoute d’un air moqueur que si je le souhaite, ils m’embarquent avec eux dans leurs montagnes et m’hébergent pour la nuit. Ils ne se doutent pas que j’en rêve, imaginant plutôt ma grimace déconfite devant le confort sommaire de leurs habitats. Espérant toujours atteindre Sacapulas ce soir, je descends du bus en lançant à la ronde « avec plaisir… la prochaine fois ! ».

Je m’assieds sur les marches d’un petit magasin, dont le propriétaire a suspendu l’écriteau « fermé » au bout d’une chaînette dorée. J’imagine le commerçant raflant des lots dans les jeux d’adresse de la feria du village, dont on a fait la publicité à grand renfort de banderoles. Des jeunes adolescents traversent la route, intrigués par cette gringa échouée là au milieu de ses sacs. Je leur explique que je fais du stop car il n’y a plus de bus à cette heure-ci.

Ils sont d’une gentillesse inouïe et décident de me tenir compagnie, en me posant mille questions sur Paris. Leur aide précieuse - ils connaissent toutes les voitures du coin - m’évite de stopper ceux qui ne dépasseront pas les abords du village. Ils insistent pour m’héberger si je ne trouve pas de convoyeur mais une demi heure plus tard, un pick-up rouge apparaît au loin. Il faut tenter le coup, la voiture n’est pas d’ici.

Je fais de grands signes au garçon assis à l’extérieur et nous crions « Sacapulas » de concert sur son passage. Il se retourne, puis tape à la vitre de la cabine du conducteur qui pile. Après une discussion rapide, Javier me fait signe de monter en me décochant un grand sourire. Je remercie mes charmants petits compagnons et saute à l’arrière du véhicule, après avoir envoyé voler mes sacs par dessus la carlingue.

Le jeune homme se présente et m’explique que je suis à bord d’un véhicule des agents de la voirie. Mes hôtes sillonnent tout le pays pour annoter dans les carnets empilés à l’avant, sur les genoux de Gregorio, des repères divers et variés qui serviront au recouvrement des routes. Leurs instruments de mesure barbares se baladent entre mes sacs, émettant des cris de douleurs métalliques à chaque soubresaut du pick-up. Je suis installée sur une grosse roue de secours, tandis que Javier se ruine le postérieur sur le rebord sans que je comprenne pourquoi il refuse de s’installer sur le sol. Question d’habitude sans doute.

Mes amis sont fiers de ce pays dont ils connaissent chaque courbe, chaque vallée, chaque forêt, et ils ne se lassent pas de traverser les paysages célestes de la plus belle région du Guatemala. "N’est-ce pas, señorita ? !" Chaque fois que notre balade dans les nuages découvre un panorama grandiose, ils s’arrêtent pour me laisser admirer la vue. Nous grimpons vers le ciel sur une piste sinueuse qui longe un immense précipice, ouvrant l’horizon sur un paysage désertique époustouflant, une terre brune et montagneuse cisaillée en d’obscurs géographies.

De larges coulées de terre, séparées d’interminables fissures noires, s’étirent entre une vallée inaccessible et les cieux mauves de cette fin de journée. Puis le panorama bascule au nord, tandis que l’arrête où nous sillonnons amorce une descente vers des monts verdoyants où les nuances de vert infinis me laisse le souffle coupé. Parfois un arbre fleuri de pétales rouge-orangé ou une chaumière en chocolat viennent troubler ce doux dégradé végétal.

Nous passons une rivière sur un pont de bois brimbalant, dont chaque poutre frémit, se convulse et sursaute pour retomber à sa place après le passage des roues. Puis nous longeons le cour d’eau jusqu’à un village animé, où les vieux prennent le frais entre deux volets d’un bleu écaillé. Soudain, une immense église apparaît, s’avançant doucement sur la droite. La fin de la messe déverse, sur le parvis, un flot de fidèles en costumes traditionnels superbes.

Les hommes, coiffés d’un chapeau blanc, arborent fièrement des gilets rayés séparés d’un pantalon corsaire par la large bande de tissu rouge qui leur enserre la taille. Les longues chevelures noires des femmes semblent abriter des confidences dans des cercles de jupes colorées.

A la sortie du village, une femme, qui tient une petite fille par la main, hèle le pick-up. De son bras musclé, Javier hisse l’enfant sur le plancher de tôle ondulée. Alors qu’il l’installe sur mon sac, j’offre à sa mère une demi rondelle du pneu dentelé où je siège. De temps à autre, la fillette me regarde à la dérobé, et lorsque mes yeux croisent les siens, elle reste figée dans un émerveillement craintif.

Sacapulas s’endort de l’autre côté de la rivière que nous traversons sur un pont qui, lui, n’a pas volé son nom ! Mes amis stoppent leur véhicule devant la façade rose bonbon du Río Negro et indique à la patronne bougonne qu’ils amènent une cliente. Après une douche glacée, qui efface une coquette couche de poussière, je pars en quête d’une marmite odorante qui saura me chatouiller les papilles. Je pénètre dans une cour sombre entourée de petites cantoches. Après un rapide coup d’œil à la ronde, je soulève les couvercles d’une mama rigolarde qui m’a fait signe d’approcher.

Puis je passe commande sur les conseils de ma cuisinière avant de me glisser les pieds sous la table où deux bougies se tiennent penchées dans une petite flaque de cire fondue. L’ombre potelée de la mama et de ses ustensiles de cuisine danse sur le mur couleur paille. Difforme, la marmite prend un air grotesque de chaudron magique. Je savoure une cuisse de poulet à la peau craquante accompagnée de frijoles, haricots noirs, dont le jus déteint sur la base circulaire d’une portion de fromage frais.

En regagnant mon auberge, je perçois le clapotis de vagues entrecoupés de rires de femmes. Je m’approche du mur de pierre qui surplombe la rivière pour découvrir une petit bassin d’eau fumante coincé entre le mur et la rivière. Dans les vapeurs qui lèchent la surface de l’eau, je devine des femmes qui profitent de l’obscurité vertueuse de la nuit pour se laver dans cette source naturelle d'eau chaude.

Je repense à ma douche froide et me laisserais bien tenter par un bain chaud avant d’aller dormir. Mais déjà les femmes se glissent dans de longs drapés et un groupe d’hommes s’approche de l’escalier de pierres qui mène à cette piscine naturelle. Ils attendent leur tour en taquinant leurs compagnes du haut de la muraille.

Je m’écroule sur un matelas humide enveloppé de draps fleuris et poisseux. Comme souvent depuis le début du voyage, ma nuit va être écourtée par un animal qui fait désormais ma hantise. Un coq à la voix éraillée fissure ma nuit de son cri déchirant. Je vous le dit, les coqs ne chantent pas et loin d’être réglés comme des pendules, ils annoncent souvent l’aube bien avant l’heure ! Le son suraigu de sa voix semble siffler si près de mon oreille que la violence du réveil me donne des palpitations au cœur.

Je cherche à tâtons le bouton de l’interrupteur pour faire toute la lumière sur cette agression nocturne. J’aperçois, au-dessus de mon lit, une persienne close par un voile de tulle. Je me hisse sur la dossier cuivrée du lit pour constater qu’un coq bêtement hautain se tient juste de l’autre côté, enserré dans une cage grillagée dont le tulle de ma fenêtre forme un des côtés. Je le regarde d’un air mauvais pour tenter de faire passer un message mais ces hululements plaintifs incessants me prouveront par la suite qu’il n’y comprend rien !

Au petit matin, je me poste sur la route de Cobán où j’espère arriver ce soir. Mais la plupart des véhicules qui empruntent le pont de Sacapulas prennent la route de l’ouest, celle que j’ai parcouru la veille au départ de Huehuetenango. Au bout d’une bonne heure de patience, un somptueux pick-up s’engage sur le pont. Les passagers, un couple de propriétaires terriens, m’indiquent qu’ils se rendent dans leur plantation de café sur les hauteurs d’Uspantan, à mi chemin de ma destination finale.

La chance me sourit et j’embarque à bord de leur véhicule. Daniele et Cristina ont trois grands enfants, dont l’un est champion cycliste. La culture du café est une tradition familiale depuis des générations. A la fin du 19ème siécle, les arrières grands-parents, d’origine allemande, de Daniele ont émigrés au Guatemala alors que les ancêtres espagnols de Cristina y vivaient depuis bien longtemps. Sans doute gênés de m’annoncer la victoire de Le Pen au premier tour des élections présidentielles, ils me tendent le journal à la page d’un article qui relate l’événement.

Par association d’idées, une discussion s’ensuit sur les problèmes de racisme à l’égard de la population indigène guatémaltèque. La guerre civile qui a ravagé le pays pendant les années 70 et 80 fut l’expression cruelle du rejet de la population indigène par l’élite citadine. Durant les 10 premières années du conflit, on estime que cinquante à soixante mille Guatémaltèques sont morts, victimes de violences politiques.

Dans les années 80, l’élimination par l’armée des éléments anti-gouvernementaux atteignit son paroxysme et un nombre effrayant d’individus, surtout des Indiens, disparurent au nom de la lutte anti-insurrectionnelle et anti-communisme. Ignorant l’identité des rebelles, le gouvernement avait entrepris d’éliminer l’ensemble des populations peuplant les régions où se cachait la guérilla.

Nous arrivons sur Uspantan, en suivant une route qui traverse des terres tristement déboisées. A l’entrée du village, Daniele et Cristina parque le pick-up devant une boulangerie, tout en m’invitant pour le déjeuner. Après un copieux repas, ils me laissent à la sortie du village avant de grimper dans les hauteurs vers une mas perdu au milieu des champs de cafés.

Un jeune homme vient s’asseoir à mes côtés et me promet que j’ai de bonnes chances de rejoindre Coban avant la nuit. Il est venu passer le week-end dans sa famille et compte bien, lui aussi, rentrer ce soir en ville. Un quart d’heure plus tard, un pick-up pointe le bout de son nez et nous prend à son bord. Le déluge de poussière soulevé par cette dernière portion du trajet qui va durer 4 heures nous brûle les yeux et nous fait cracher les poumons.

Entre deux vagues de sable, j’admire le paysage splendide sur une route rarement bordée de petits villages, accrochés à l’unique artère courant le long de ce bout du monde. Grimpant sur le talus au son du moteur, des hommes au regard durs et fiers portent de lourds fagots de bois sur le dos ou rentrent du milpa (champ de maïs), une lourde bêche appuyée sur l’épaule. En fin de parcours, la piste plonge dans une forêt tropicale aux plantes aériennes, parsemées d’arbres fruitiers, manguiers, avocatiers, papayers… de flamboyants à fleurs rouge-orange et de jacaranda à fleurs violettes.

Ce périple de deux jours s’achèvent sur une arrivée épique à Cobán… Tel un mitron de boulanger tout enfariné, je suis débarquée sur la place principale de la ville où les badauds reluquent mon pelage d’un air amusé. Mes vêtements de couleur sombre et mes cheveux bruns mettent en valeur l’épais voile de poussière qui me recouvre de la tête aux pieds. Je traverse la place plus embarrassée par les regards qui convergent sur l’attraction que je suis, que par l’état de souillon dans lequel je me suis mise. La « chipi-chipi », une petite bruine propre à la région, vient soudain à ma rescousse, renvoyant les habitants dans leurs maisons.

Le soir venu, ma sœur m’annonce une bien triste nouvelle. Elle m’explique dans un e-mail que mon grand-père s’est éteint à l’hôpital la veille. Une peine immense me sert le cœur. Remarquable par sa gentillesse et sa finesse d'esprit, mon grand-père nous a légué de précieux trésors pour la vie. J’ai souvent pensé à lui sur la route, au bonheur de partager mes joies et mes découvertes avec ce monsieur admirable à la curiosité insatiable. Pour vaincre la tristesse, je me dis que nous pourrions faire un bout de chemin ensemble... lui l’étoile filante et moi, le petit grain de sable poussé par le vent…

Marie-Eve Coulomb

 

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